Léonard de Vinci écrivait à l’envers
Sur une table couverte de feuilles et de croquis, une plume a tracé des lignes qui semblent fuir la main du lecteur : en se penchant, on découvre que l’encre suit un sens contraire, comme si l’écriture avait été réfléchie dans un miroir. Ces feuilles appartiennent aux nombreux carnets d’un homme qui mêlait sans cesse observation et imagination, où dessins anatomiques, plans d’engins et notes techniques cohabitent avec une écriture souvent inversée.
On appelle cette pratique écriture en miroir : les mots sont écrits de droite à gauche et ne deviennent immédiatement lisibles qu’à l’aide d’un miroir. Dans ses carnets, l’essentiel des notations est rédigé en italien, employant cette disposition singulière dans la plupart des pages. Le procédé est visible sur des feuillets conservés dans des bibliothèques et musées ; il n’est pas réservé à quelques titres cryptés mais apparaît comme une habitude d’écriture récurrente.
Plusieurs explications, exposées par des chercheurs, rendent compte de ce phénomène. La plus simple tient à la main dominant l’auteur : étant gaucher, il pouvait ainsi écrire sans faire couler l’encre en traînant la paume sur la page. D’autres hypothèses évoquent le désir de tenir ses réflexions privées, ou une manière de travailler vite et proprement quand le texte accompagne un dessin. Il est important de noter qu’il arrivait aussi, parfois, qu’il écrive dans le sens habituel : l’écriture en miroir n’était pas un code systématique mais un outil parmi d’autres.
Dans ses carnets, le texte et le dessin forment un seul geste intellectuel. Les notes servent à légender, compléter ou tester visuellement des idées déjà esquissées ; le fait de disposer l’écriture selon un sens non conventionnel renforce l’impression d’un travail intime, destiné d’abord à soi-même. Les ratures, les indices de reprise et les superpositions montrent un esprit qui expérimente et corrige, où la forme de l’écriture se plie aux nécessités pratiques du moment.
Aujourd’hui, ces pages fascinent autant qu’elles éclairent : la lecture au miroir n’a plus de secret pour les chercheurs et le grand public peut parcourir ces pensées graphiques grâce à des reproductions et des éditions. L’écriture en miroir participe de l’aura de mystère qui entoure ces carnets, mais elle révèle surtout la manière singulière d’un observateur acharné, pour qui noter, dessiner et penser formaient une seule et même action.





